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Circuit magazine Publié le 12 février 2026

Responsabilité professionnelle des traducteurs, des terminologues et des interprètes

Ce texte introduit le thème du numéro 169 de Circuit, qui consacrera ses quatre prochains articles à la responsabilité professionnelle des traducteurs, des terminologues et des interprètes.

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

La responsabilité professionnelle des traducteurs, des terminologues et des interprètes s’inscrit dans un contexte sociolinguistique et institutionnel singulier au Québec comme au Canada. En effet, la coexistence de deux langues officielles, la protection du français, la reconnaissance croissante des langues autochtones et la diversité culturelle confèrent à nos professions un rôle qui dépasse largement la simple prestation de services linguistiques. Elles participent à la circulation fiable des savoirs, à l’accès équitable à l’information et, plus largement, au fonctionnement démocratique de la société.

La responsabilité professionnelle constitue également un outil fiable dont les langagières et les langagiers se servent pour garantir la qualité de leur travail et pour promouvoir leurs services auprès d’une clientèle exigeante qui cherche à la fois l’excellence et la bonne affaire.

Le fondement de la crédibilité professionnelle
Dans ce cadre, la responsabilité liée à la qualification constitue le fondement de la crédibilité professionnelle. Elle repose d’abord sur la qualité du travail linguistique qui est livré, soit l’exactitude du sens, la correction grammaticale et stylistique, la cohérence terminologique et l’adéquation au public cible. En traduction, cette responsabilité comprend l’analyse rigoureuse du texte source, la compréhension fine du contexte communicatif et la restitution fidèle de l’intention de l’autrice ou de l’auteur, sans calque lexical, syntaxique ou argumentatif ni simplification abusive. En interprétation, elle se traduit par la capacité à restituer un discours de manière complète et neutre, souvent dans des conditions de forte pression temporelle et cognitive, où toute omission ou distorsion peut entraîner des conséquences fâcheuses immédiates. En terminologie, cette responsabilité repose sur une méthodologie éprouvée : l’analyse de corpus, la clarification conceptuelle, la validation des sources et la traçabilité des choix terminologiques. Dans les trois cas, la connaissance et la compétence ne peuvent pas être considérées comme acquises une fois pour toutes. De fait, la formation continue devient pratiquement une obligation professionnelle implicite, compte tenu de l’évolution rapide des domaines spécialisés, des normes linguistiques et des outils technologiques. Pensons simplement ici à l’impact qu’aura l’intelligence artificielle dans notre pratique quotidienne d’ici dix ans.

À cette responsabilité de qualification s’ajoute la responsabilité liée au respect des obligations professionnelles. Cette dernière est essentielle à la relation de confiance qui se développe entre les langagières et les langagiers, leur clientèle et le grand public. La confidentialité du mandat constitue ainsi le pilier central de la relation : les traductrices et traducteurs, les terminologues et les interprètes traitent régulièrement des documents juridiques, médicaux, administratifs ou commerciaux confidentiels, voire épineux. Par conséquent, le respect du secret professionnel est indissociable de l’exercice de la profession, particulièrement dans un environnement numérique où la circulation des données est facilitée et parfois irréversible. L’impartialité représente une autre exigence fondamentale, notamment en interprétation judiciaire, médicale ou communautaire, où toute prise de position ou reformulation orientée peut non seulement compromettre l’équité des échanges, mais aussi entraîner une compréhension malheureuse de ce qui a été énoncé. Enfin, l’intégrité professionnelle impose de reconnaître honnêtement ses limites, de refuser les mandats hors de son champ de compétence et d’éviter toute manipulation idéologique ou terminologique non justifiée.

L’OTTIAQ et la responsabilité professionnelle
Au Québec, les principes guidant la responsabilité professionnelle sont formalisés et encadrés par l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec, dont la mission première est la protection du public. Le code de déontologie et les mécanismes disciplinaires rappellent que notre responsabilité professionnelle ne relève pas uniquement de la conscience individuelle, mais d’un cadre collectif structuré. Dans le reste du Canada, bien que la profession soit généralement régulée par des associations plutôt que par un ordre reconnu, les principes de compétence, d’éthique et de responsabilité envers le public demeurent néanmoins centraux.

La responsabilité dans nos professions comporte également une dimension sociale et linguistique importante. Traductrices, traducteurs, terminologues et interprètes agissent comme médiateurs entre les langues et les cultures, facilitant aux membres de notre société l’accès aux services publics, à la justice, à la santé et à l’information. Au Québec, le travail des langagières et des langagiers contribue directement à la vitalité du français comme langue de travail, de droit et de savoir. À l’échelle canadienne, il participe à l’équilibre entre les langues officielles et à la reconnaissance progressive des langues autochtones dans les communications institutionnelles. Les conséquences sociales de notre travail sont bien réelles : une erreur de traduction dans un texte législatif, un document médical ou une politique publique peut entraîner des répercussions juridiques, sanitaires ou politiques sérieuses qui ne seront pas faciles à résoudre.

Bien entendu, de nos jours, ces responsabilités traditionnelles sont remodelées par l’intégration croissante des technologies langagières et de l’intelligence artificielle. Les outils d’aide à la traduction, les bases terminologiques automatisées et les systèmes de génération de texte offrent des gains d’efficacité indéniables, mais soulèvent également de nouveaux enjeux éthiques. En effet, puisque les professionnelles et professionnels demeurent responsables du résultat final qu’ils présentent à leur clientèle, il leur incombe de vérifier, de corriger et de contextualiser les propositions générées par leurs outils, de comprendre les limites et les biais de ces mêmes outils, et d’assurer la protection des données traitées. Il s’agit de nouvelles compétences, liées à de nouvelles étapes de vérification du travail, qui doivent être dès lors maîtrisées. La responsabilité professionnelle appelle également une transparence accrue envers la clientèle quant à l’utilisation de ces technologies et un refus de l’automatisation aveugle lorsque la qualité, la confidentialité ou l’équité sont en jeu. L’intelligence artificielle peut soutenir la pratique, mais elle ne saurait se substituer au jugement humain.

En définitive, la responsabilité professionnelle des traductrices et des traducteurs, des terminologues et des interprètes au Québec et au Canada dépasse largement la maîtrise technique des langues. Elle engage la fiabilité des savoirs, le respect des personnes et la cohésion linguistique. Dans un contexte marqué par la mondialisation, la transformation numérique et la diversification des voix, nos professions assument un rôle clé de garantes de la qualité, de l’éthique et de l’accès équitable à l’information. Loin d’être affaiblie par les mutations actuelles, notre responsabilité professionnelle paraît plus centrale pour notre société que jamais.

C’est dans cette foulée que l’équipe de votre magazine Circuit a conçu le présent numéro. Nous avons ainsi demandé à nos collaboratrices et à nos collaborateurs de nous parler de leur vision de la responsabilité professionnelle. Ainsi, Luc Panneton nous entretiendra de la responsabilité professionnelle du monde de la traduction en parallèle à celui de la rédaction. Il nous donnera aussi son avis sur l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le processus de création de textes professionnels. Pour sa part, Joachim Lépine, traducteur agréé, traitera de l’exactitude de la tâche en intelligence artificielle ainsi que de la valeur des premiers jets générés par des outils spécifiques. De l’éthique aux répercussions juridiques qui entourent l’emploi de l’IA dans l’industrie langagière, M. Lépine nous présentera un argumentaire solide. Ensuite, Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé, nous expliquera l’importance de la responsabilité professionnelle dans l’univers de la terminologie. Enfin, Meaghan J. Girard, traductrice agréée, nous expliquera ce qu’est la responsabilité professionnelle des professeures et professeurs de traduction universitaire. Ainsi, nous verrons à quel point les responsabilités du monde universitaire sont à la fois semblables et complémentaires à celles des langagières et langagiers en exercice.

En chœur avec nos autrices et auteurs invités, Maria Ortiz Takacs, traductrice agréée, traite de la responsabilité professionnelle dans sa chronique La esfera hispánica. Ainsi, Maria nous entretient des enjeux actuels qui influent sur l’exercice des langagières et des langagiers, notamment la responsabilité civile en lien avec l’avènement de l’intelligence artificielle et la protection de la vie privée.

Nous vous souhaitons une lecture des plus agréables et nous en profitons pour vous souhaiter une année 2026 digne de vous.

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