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Circuit magazine Publié le 25 novembre 2025

La traduction, l’interprétation et les langues minoritaires au Québec

Ce texte introduit le thème du numéro 168 de Circuit, qui consacrera ses trois prochains articles à la traduction et à l’interprétation en langues minoritaires au Québec.

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

La société québécoise évolue dans un espace de contacts culturels et linguistiques complexe comprenant une majorité francophone, une minorité anglophone ainsi que de nombreuses langues autochtones et d’immigration. Dans ce contexte pluraliste, l’exercice de la traduction se présente comme un dispositif de médiation interculturelle et interlinguistique en plus d’être un outil renforçant la cohésion sociale en ouvrant des voies de communication diverses.

En effet, héritière d’un passé colonial, intégrée aux politiques linguistiques et aux pratiques professionnelles, la traduction participe à la fois au renforcement du français comme langue commune et à la reconnaissance des langues minoritaires de notre province. Pour les langagières et les langagiers, elle pose une question centrale : comment traduire sans effacer, médiatiser sans dominer et promouvoir l’équité linguistique sans oublier qui que ce soit?

De la cohabitation à la médiation
Depuis la création du Canada, la traduction structure la coexistence des langues au Québec. Longtemps perçue comme un instrument administratif, elle assurait la communication entre deux ordres linguistiques hiérarchisés, l’anglais et le français. Au XXᵉ siècle, la Révolution tranquille transforme ce rôle : la traduction devient un levier d’émancipation et un vecteur de légitimation du français comme langue de pouvoir public et privé ainsi que de pérennisation culturelle.

De fait, la profession se structure, se spécialise et s’institutionnalise. Les traductrices et traducteurs ne sont plus des intermédiaires au rôle social imperceptible, mais des personnes qui contribuent formellement à consolider la présence du français dans les institutions publiques, commerciales et culturelles tout en garantissant l’ouverture à l’altérité, à l’Autre. C’est dans ce double mouvement, protection de la langue et dialogue interlinguistique, que se dessine la spécificité québécoise.

Traduire les langues autochtones
Avant la colonisation européenne, les langues autochtones s’épanouissaient dans la Belle Province. De nos jours, elles nous rappellent que la traduction au Québec s’exerce dans une société teintée de traditions ancestrales en revitalisation. La traduction centrée sur les langues autochtones se révèle donc un exercice de reconnaissance et de renforcement culturels, où chaque choix lexical et accord grammatical présentent une vision unique du monde, telle la conception des genres des personnes humaines.

Langues d’immigration et interprétation communautaire
La diversité linguistique actuelle, particulièrement visible à Montréal, reconfigure le rôle de la traduction dans l’espace public. Les services d’interprétation communautaire s’imposent de fait comme maillons essentiels de l’accès aux droits et aux services sociaux. Ainsi, en santé, en justice ou en éducation, l’interprétation et la traduction deviennent des outils d’équité.

L’exercice professionnel, souvent réalisé dans l’urgence et avec peu de valorisation institutionnelle, mobilise des compétences linguistiques, interculturelles et éthiques complexes et rares. Les traductrices et traducteurs communautaires agissent ainsi non seulement comme médiatrices et médiateurs de sens mais aussi comme garantes et garants de la dignité des personnes qui font appel à leurs services. Dans ce contexte, les langagières et langagiers sont confrontés à des défis précis, notamment le maintien de la neutralité professionnelle dans des situations pouvant générer de fortes émotions. L’interprétation communautaire nous rappelle alors qu’elle prend place au cœur même des dynamiques sociales et qu’elle se révèle essentielle pour qu’une société soit perçue comme juste et ouverte.

Interprétation pour les personnes en situation de handicap
Les besoins communicationnels des personnes en situation de handicap sont mal connus, voire non reconnus. C’est la raison pour laquelle les interprètes en langue de signes québécoise, par exemple, s’imposent comme intermédiaires clés entre personnes entendantes et personnes sourdes ou mal entendantes. Les palais de justice, les hôpitaux, les congrès scientifiques, les colloques professionnels sont autant de lieux où une communication exacte doit être garantie pour que toutes les citoyennes et tous les citoyens du Québec bénéficient des mêmes droits et privilèges sans subir de préjudices par manque d’information pertinente ou par l’incapacité d’être compris correctement.

Traduction, création et pluralité culturelle
En dehors de ses fonctions administratives et institutionnelles, la traduction au Québec permet la circulation des idées entre les imaginaires culturels et le dialogue entre les communautés linguistiques majoritaire et minoritaires. Elle participe ainsi à la création d’une identité sociale et provinciale intercommunautaire. La traduction littéraire, poétique ou audiovisuelle, par exemple, favorise le métissage culturel et linguistique, où langue d’arrivée et langue source s’enrichissent mutuellement de concepts « exotiques » sans perdre leur cohésion intrinsèque.

Traduire au Québec, c’est donc exercer une profession qui contribue à réunir les communautés minoritaires et majoritaire, les communautés autochtones et non autochtones, les personnes en situation de handicap et les personnes non handicapées. Dans un espace où chaque mot engage des rapports de pouvoir et des appartenances multiples, la traduction incarne un principe d’équilibre entre unité sociale et diversité linguistique.

Ainsi comprise, la traduction devient plus qu’un service : elle est un acte de rapprochement culturel, de dialogue interlinguistique, de médiation démocratique qui favorise le vivre-ensemble.

C’est dans ce contexte que le présent numéro de Circuit a été développé. Le rôle de nos professions langagières dans l’épanouissement culturel et linguistique de la société québécoise est en effet peu connu. Par conséquent, il doit être mis de l’avant plus souvent. C’est ce que nous proposons de faire.

Nous commencerons donc ce dossier par une entrevue effectuée par Antoine Galipeau, traducteur agréé, qui nous présentera Sharon Tardif, agente de liaison au Centre intégré de santé et de services sociaux de la Côte-Nord. Mme Tardif nous entretiendra des défis que doivent relever les communautés autochtones et de l’importance de l’interprétation communautaire pour assurer l’équité linguistique et pour promouvoir la dignité.

Nous continuerons par un plaidoyer d’Yvan Leanza, qui prône la reconnaissance professionnelle des interprètes communautaires. En effet, dans son article, M. Leanza montrera le rôle central que jouent les interprètes en milieu communautaire, non seulement dans la reproduction juste du contenu conceptuel, mais aussi dans la transmission des émotions. En effet, pour que le message soit compris correctement, il faut lier concepts et émotions de façon cohérente. Nous savons toutes et tous que chaque culture et chaque langue structure l’expression humaine de manière différente. Les connaissances requises pour assurer la bonne compréhension interlinguistique sont par conséquent essentielles et devraient être démontrables pour être officiellement reconnues.

Nous terminerons le dossier par un article d’Anne-Marie Mesa, traductrice agréée, qui fera écho au plaidoyer d’Yvan Leanza. En effet, chiffres à l’appui, Mme Mesa nous démontrera l’importance de reconnaître les interprètes communautaires de façon professionnelle afin de protéger le public. Puisque l’OTTIAQ joue déjà le rôle de protecteur du public, elle nous expliquera les démarches qu’entreprend l’ordre en ce sens auprès de l’Office des professions du Québec.

En parallèle, dans la chronique La esfera hispánica, Maria Ortiz Takacs, traductrice agréée, nous dévoilera l’importance croissante de l’espagnol comme langue minoritaire au sein de la société québécoise et traitera de la croissance de la demande en traduction et en interprétation de langue espagnole.

Comme toujours, nous vous souhaitons une lecture des plus agréables et espérons que le présent dossier saura vous offrir des points de vue instructifs et éclairés de la traduction et de l’interprétation dans les langues minoritaires au Québec.

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