
Piloter à tout prix

Proposer un néologisme, qu’il soit formel ou sémantique, constitue tout un défi car il n’est pas possible de garantir son adoption dans un domaine spécialisé ou par le grand public. Raison de plus pour mettre l’accent sur son pouvoir évocateur et présenter une solide argumentation en sa faveur.
Par André Senécal, traducteur agréé
La sécurité aérienne des vols commerciaux et privés est très élevée aujourd’hui grâce aux technologies évoluées dont profitent les aéronefs et aux compétences des pilotes, des contrôleurs aériens et des mécaniciens d’aviation.
Il n’en reste pas moins que des accidents se produisent, indépendamment de la volonté des pilotes dans la très grande majorité des cas. Par contre, certains accidents sont directement attribuables à une mauvaise prise de décision de la part d’un équipage ou d’un pilote. Ces derniers persistent à courir des risques et à poursuivre le vol jusqu’à son terme malgré des conditions défavorables qui les auraient autrement amenés à privilégier la sécurité. Les pressions qui s’exercent alors sur eux comprennent, entre autres, de mauvaises conditions météorologiques, une surcharge de l’avion, le respect d’un horaire, le désir de plaire aux passagers et les conséquences financières d’un déroutement. Le pilote ou l’équipage poursuivent le vol normalement… dans une situation qui n’est plus normale. Ces « écarts de conduite » n’aboutissent pas tous à un accident, mais peu s’en faut.
Dans ces cas, plus souvent qu’autrement, les rapports d’enquête révèlent que les facteurs humains sont la cause de l’accident ou en constituent un facteur contributif. Dès lors, les enquêteurs se penchent sur la personnalité (psychologie) des pilotes et sur le mode de pensée qui les a conduits à une mauvaise prise de décision. En effet, selon la locution latine, Errare humanum est… Si l’erreur est humaine, la suite de cette citation, …perseverare diabolicum, signifierait aujourd’hui que persévérer est inexcusable.
Ce que l’anglais donne
En anglais, ce phénomène porte plusieurs noms : get-home-itis, get-there-itis, goal fixation, hurry syndrome, plan continuation, press-on-itis et pressurenite. Le suffixe -itis, et sa variable -ite, de certains de ces termes renvoient à une idée de maladie inflammatoire, à un mal qui touche les pilotes. Le terme hurry syndrome suggère une hâte dans l’exécution des mesures prises par le pilote. Les termes goal fixation et plan continuation insistent moins sur la situation dangereuse dans laquelle se sont placés les pilotes, mais elles traduisent une persistance, voire une obstination, à poursuivre le vol coûte que coûte.
Ce que l’on trouve en français
En français, on trouve les équivalents « objectif : destination » et « pressionnite », plutôt bancals ou imprécis. Il n’est pas toujours possible en français de faire correspondre un terme, et un seul, comme équivalent d’un terme anglais. Pour plus de clarté, le traducteur aura tendance à recourir à un tour analytique, en l’occurrence la périphrase.
Knowing how press-on-itis can negatively affect aircrew decision making can help lead to recognition of its hazards and, hence, reduced decision errors.[1]
Savoir que poursuivre un vol en conditions défavorables risque de nuire à la prise de décision peut faire prendre conscience des dangers et, de ce fait, réduire les erreurs.
Ce qui est proposé
Mais est-il tout de même possible de rendre press-on-itis et ses synonymes par un seul mot. L’équivalent français pressionnite, calqué de l’anglais, est utilisé dans le milieu des aéroclubs, mais il est absent des dictionnaires de langue. Outre ce terme, on peut proposer dans la même veine l’équivalent destinationite, sur le modèle de péritonite, pour exprimer cette persistance à se rendre à tout prix à destination. Par ailleurs, des recherches amènent à proposer également le terme persévération. Ce dernier existe déjà en médecine, en psychologie et en psychopathologie. Le Grand Robert de la langue française définit persévération comme étant la « [c]ontinuation ou répétition d’attitudes, de gestes ou de comportements quand plus rien ne les justifie. » Dans le Dictionnaire illustré des termes de médecine (Garnier Delamare), on précise, entre autres, que [c]e terme s’applique quelquefois à la répétition de gestes ou de mots. » Ces définitions suggèrent l’idée d’une persistance non justifiée qui, en aviation, peut s’avérer dangereuse, voire fatale. Dans ce sens, persévération n’existe pas encore dans la documentation technique. L’extension de sens de ce terme, aussi absente pour le moment des dictionnaires de langue, se manifeste par un néologisme sémantique dont la forme très évocatrice favorise son adoption et force la compréhension. Voici d’autres exemples d’emploi du terme persévération dans ce sens :
Press-on-itis is really the result of a decision-making error that involves continuing toward the destination (objective) despite a lack of readiness of the airplane or crew and the availability of reasonable lower-risk alternatives. Press-on-itis often occurs when there is an unsuitable environment such as bad weather at the destination.[2]
La persévération est vraiment le résultat d’une erreur dans la prise de décision qui permet la poursuite du vol vers sa destination (objectif), malgré un manque de capacités de l’avion ou de l’équipage, alors qu’existent des solutions de rechange raisonnables. La persévération se produit souvent dans un environnement défavorable, par exemple par mauvais temps.
We define Hurry-up Syndrome as any situation where a pilot’s human performance is degraded by a perceived or actual need to hurry or rush tasks or duties for any reason.[3]
Nous définissons la persévération comme étant toute situation dans laquelle le travail du pilote est compromis par un besoin perçu ou réel de hâter ou de précipiter des tâches ou des fonctions pour quelque raison que ce soit.
Comme on le voit, nommer plutôt que décrire dynamise le propos et donne directement accès au sens. C’est ici qu’intervient le terme juste que les professionnels de la traduction doivent connaître selon le sujet de leur traduction. S’ils recourent à la création lexicale (néologie formelle ou sémantique), ils doivent s’assurer du caractère évocateur de leur néologisme ou, à tout le moins, d’un contexte en favorisant la compréhension.
André Senécal, rédacteur agréé par la Société québécoise de la rédaction professionnelle, a été traducteur technique spécialisé en mécanique aviation au Bureau de la traduction du Gouvernement fédéral. Il a été chargé de cours au baccalauréat et à la maîtrise à l’École de traducteurs et d’interprètes de l’Université d’Ottawa et chargé de cours en traduction technique au Département d’études langagières à l’Université du Québec en Outaouais.
Références
Beaty, David (1995). The Naked Pilot, Shrewsbury : Airlife Publishing Limited.
Berman, Benjamin A. and R. Key Dismukes, Ph. D. Pressing the Approach, Flight Safety Foundation / Aviation Safety World, December 2006, [En ligne] Pressing the Approach, consulté le 17 décembre 2025.
Bernstein, Thomas. Objectif : destination. Un syndrome souvent fatal!, Aéro-club du CE Airbus-France Toulouse, publié le 21 mai 2015, [En ligne] AERO-CLUB DU CE AIRBUS FRANCE TOULOUSE, consulté le 17 décembre 2025.
Bureau Enquêtes-Accidents (BEA). Objectif : destination 1991-1996, [En ligne] OBJDES.PDF, consulté le 17 décembre 2025.
Dubois, Jean et alii (2007). Linguistique & Sciences du langage, Paris : Éditions Larousse.
Flight Safety Foundation, Press-on-itis (OGHFA BN), [En ligne] Press-on-itis (OGHFA BN) | SKYbrary Aviation Safety, consulté le 17 décembre 2025.
Garnier Delamare (2012). Dictionnaire illustré des termes de médecine, 31e édition, Paris : Éditions Maloine
McElhatton, Jeanne and Charles Drew. ʿHurry-upʾSyndrome Identified as a Causal Factor In Aviation Safety Incidents, Human Factors & Aviation Medicine, [En ligne] Flight Safety Foundation, Vol. 40 No. 5, September/October 1993, consulté le 17 décembre 2025.
McElhatton, Jeanne and Charles Drew. Hurry-Up Syndrome, ASRS Directive [En ligne] Hurry-Up Syndrome,Issue Number 5, March 1993, consulté le 17 décembre 2025.
Mentalpilote. La pressionnite, Le blog, pilote professionnel, 26 juillet 2011, [En ligne] La Pressionnite – Mentalpilote, consulté le 17 décembre 2025, consulté le 17 décembre 2025.
Rey, Alain (dir.)(2001). Le Grand Robert de la langue française, deuxième édition du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de Paul Robert, Paris : Dictionnaires Le Robert – VUEF.
[1] Flight Safety Foundation, Press-on-itis (OGFHA BN), [En ligne] Press-on-itis (OGHFA BN) | SKYbrary Aviation Safety.
[2] Ibid.
[3] McElhatton, Jeanne and Charles Drew. Hurry-Up Syndrome, ASRS Directive [En ligne] Hurry-Up Syndrome, Issue Number 5, March 1993.



