
De la responsabilité professionnelle des terminologues
Dans cet article, Philippe Caignon examine les responsabilités technique et déontologique des terminologues, tout en mettant en lumière leurs fondements et leur importance.

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé
Comme toutes les professions exercées au Québec et au Canada, qu’elles soient régies ou non par un ordre ou une association, la terminologie repose sur des principes reconnus de rigueur, d’intégrité et de service au public. De ces trois principes généraux émergent deux types de responsabilités spécifiques qu’on peut qualifier de techniques, comme la qualité du travail et la connaissance de la discipline, ainsi que de déontologiques, telles les obligations éthiques et juridiques envers la clientèle et le grand public.
Bien entendu, ces responsabilités se reflètent dans le rôle social que joue la profession au pays puisque la terminologie contribue non seulement à la valorisation du français, mais aussi à l’évolution, voire à la survie, des langues parlées au pays. Elles ne sont donc pas abstraites : elles structurent concrètement la pratique terminologique et en déterminent les effets sociaux et institutionnels.
Les responsabilités techniques Les responsabilités techniques concernent d’abord la qualité du travail terminologique. Elles renferment la maîtrise rigoureuse des méthodes propres à la discipline, notamment l’analyse de corpus unilingue, bilingue ou multilingue; l’identification des concepts nouveaux ou en transformation; la structuration notionnelle identifiant les relations entre termes, la rédaction de définitions selon le public visé ainsi que la validation des usages en contexte. Les terminologues sont tenus de s’appuyer sur des sources fiables, représentatives et à jour, en plus de justifier leurs choix selon des critères reconnus en pratique professionnelle, souvent acquis dans le cadre de la formation universitaire.
À cette exigence de rigueur méthodologique s’ajoute une responsabilité de traçabilité. Les décisions terminologiques doivent pouvoir être expliquées, documentées et, au besoin, réévaluées. La qualité d’un travail terminologique repose ainsi non seulement sur le résultat final, mais aussi sur la transparence du raisonnement qui a mené aux choix retenus. Cette traçabilité est particulièrement cruciale dans les contextes institutionnels, juridiques ou normatifs, où la cohérence et la reproductibilité des décisions sont essentielles.
Les responsabilités techniques impliquent également le maintien d’une connaissance approfondie et actualisée des domaines spécialisés étudiés, de même qu’une familiarisation continue avec les outils existants et émergents. L’essor rapide des technologies numériques, notamment de l’intelligence artificielle, transforme les pratiques terminologiques et impose une vigilance accrue. Si ces outils peuvent soutenir la recherche et l’analyse, ils ne sauraient se substituer au jugement expert du terminologue, lequel demeure responsable de l’évaluation critique, de la validation et de l’acceptabilité des solutions proposées.
La terminologie étant étroitement liée à l’évolution des savoirs scientifiques, techniques et sociaux, les terminologues doivent assurer une veille constante. Il leur incombe également de reconnaître les limites de leurs compétences et, le cas échéant, de refuser ou de réorienter un mandat lorsque les connaissances requises excèdent leur champ de spécialisation. Cette capacité à circonscrire son expertise participe pleinement de la responsabilité professionnelle.
Les responsabilités déontologiques et sociales Les responsabilités déontologiques relèvent principalement des obligations éthiques et juridiques qui encadrent l’exercice de la profession. Elles comprennent notamment le respect de la confidentialité des renseignements révélés par un.e client.e ou découverts pendant des recherches, l’honnêteté intellectuelle dans la présentation des résultats, ainsi que la transparence à l’égard des méthodes employées et des limites du travail réalisé. De plus, les terminologues doivent faire preuve de discernement, en évitant toute situation de conflit d’intérêts susceptible de compromettre l’objectivité de leur analyse.
À ce titre, les terminologues ne consultent que des personnes autorisées et n’acceptent un mandat sensible que si leur impartialité ne peut être mise en doute. Le respect de ces principes contribue à garantir un comportement professionnel irréprochable et à maintenir la confiance du public, en conformité avec les cadres juridiques et déontologiques promus par les instances professionnelles.
Ces responsabilités s’inscrivent également dans une perspective élargie de protection du public et de responsabilité sociale. En tant qu’agents de normalisation et de diffusion des usages linguistiques, les terminologues contribuent à la clarté des communications spécialisées et à l’accessibilité des savoirs. Leurs choix terminologiques participent à la structuration des discours sociaux, scientifiques et institutionnels, et peuvent influencer la compréhension de notions complexes par divers publics.
Dans les contextes québécois et canadien, cette responsabilité revêt une dimension particulière. La terminologie joue non seulement un rôle dans la reconnaissance et la valorisation du français, mais aussi dans la prise en compte des langues autochtones et des réalités plurilingues du pays. De par leurs décisions, les terminologues agissent comme médiateurs linguistiques et symboliques, conscients des rapports de pouvoir et des enjeux culturels associés aux mots et aux concepts.
La responsabilité comme fondement de la pratique terminologique Les responsabilités techniques et déontologiques des terminologues forment donc un ensemble indissociable. En effet, la rigueur méthodologique, la compétence disciplinaire et la maîtrise des outils ne prennent pleinement leur sens que lorsqu’elles s’inscrivent dans un cadre éthique solide et orienté vers le service au public. À l’inverse, les principes déontologiques ne peuvent être appliqués efficacement sans une expertise technique avérée.
Dans un contexte marqué par l’évolution rapide des savoirs, des technologies et des réalités linguistiques, la responsabilité professionnelle des terminologues apparaît comme une condition essentielle de la légitimité et de la crédibilité de la discipline. Elle constitue également un fondement de la confiance que la société accorde à celles et à ceux qui ont pour mission de nommer, de structurer et de transmettre les connaissances.



