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Publié le 19 octobre 2026

Nommer, comprendre, participer : les langagiers au service de la francisation

Par Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé

On associe souvent la francisation des nouveaux Québécois à l’apprentissage du français : suivre des cours, enrichir son vocabulaire, améliorer sa prononciation, comprendre la grammaire, acquérir les outils nécessaires pour étudier, travailler et vivre en français. Une telle vision est juste, mais elle demeure incomplète. En effet, la francisation ne consiste pas à simplement apprendre une langue. Elle comporte une étape parallèle cruciale durant laquelle les personnes nouvellement arrivées entrent dans un ensemble de réalités sociales, administratives, professionnelles et institutionnelles exprimées en français, devant être découvertes en même temps que la langue elle-même.

C’est dans cet espace, parfois discret mais essentiel, que la traduction, la terminologie et l’interprétation peuvent jouer un rôle déterminant. Ces professions ne se limitent pas à faire passer des mots d’une langue à une autre. Elles facilitent l’accès au sens. Elles permettent de comprendre un document, de nommer une réalité, de poser une question, de faire valoir un droit, de suivre une consigne, d’agir dans une institution ou de participer à une conversation qui compte. En ce sens, elles ne remplacent pas l’acte de francisation, elles l’accompagnent, la soutiennent et, dans bien des cas, la rendent possible.

La traduction
La traduction constitue souvent l’un des premiers points d’appui dans un parcours d’intégration sociale. Les nouveaux arrivants doivent rapidement composer avec une quantité considérable d’informations : formulaires d’immigration, communications gouvernementales, documents scolaires, contrats de bail, renseignements médicaux, avis administratifs, documents liés à l’emploi ou à la reconnaissance des compétences. Dans ces situations, la traduction permet un accès initial à des renseignements essentiels. Elle réduit les risques de malentendus et facilite la prise de décision.

Mais la traduction fait plus que transmettre une information, elle aide aussi à comprendre des réalités qui ne se laissent pas toujours transposer simplement. Comment traduire des termes comme cégep, centre de services scolaire, ordre professionnel, carte d’assurance maladie, lettre de présentation, reconnaissance des acquis ou bail sans les expliquer? Ces mots ne renvoient pas seulement à des équivalents linguistiques; ils renvoient à des façons d’organiser l’éducation, le travail, les services publics ou la vie administrative. Les rendre accessibles suppose donc qu’on tienne compte du contexte, des usages et des attentes de la société d’accueil.

La traduction peut ainsi être comprise comme un pont. Au début du parcours, elle permet de comprendre ce qui est urgent, important ou obligatoire. Peu à peu, elle peut aussi devenir un outil d’apprentissage, car elle met en relation la langue d’origine et le français, tout en révélant les termes récurrents des institutions québécoises. Elle accompagne alors le passage d’une compréhension assistée vers une autonomie élargie.

La terminologie
La terminologie joue un rôle tout aussi important, mais d’une autre manière. Apprendre le français, pour les nouveaux Québécois, ce n’est pas seulement apprendre des mots de la vie courante. C’est également apprendre les vocabulaires spécialisés qui structurent l’accès au travail, aux études, à la santé, au logement, aux services publics et à la citoyenneté. Or, un terme n’est jamais un simple mot. Il désigne une notion, s’inscrit dans un réseau de relations, s’emploie dans certains contextes plutôt que dans d’autres et peut comporter des nuances importantes selon le domaine où il circule.

Pensons au vocabulaire de l’emploi : curriculum vitæ, lettre de présentation, entrevue, références, équivalence de diplôme, permis d’exercice, profession réglementée. Ces termes correspondent à des démarches concrètes. Les comprendre, c’est comprendre davantage les étapes qui mènent vers le marché du travail. Dans le domaine de l’éducation, des termes comme formation professionnelle, diplôme d’études collégiales, préalable, attestation ou programme d’études permettent de s’orienter dans un système qui peut différer grandement de celui du pays d’origine. En santé, des expressions comme médecin de famille, clinique sans rendez-vous, pharmacien communautaire, urgence ou assurance maladie donnent accès à un univers institutionnel où les mots ont des conséquences concrètes.

De fait, la terminologie permet de passer du mot à la notion, puis de la notion à l’action. Elle aide à comprendre un formulaire, une consigne, une offre d’emploi, une procédure administrative ou une exigence professionnelle. Elle permet aussi d’éviter certaines confusions. Distinguer emploi, poste, profession, métier et fonction peut sembler évident pour une personne habituée aux usages québécois, mais ces nuances peuvent devenir décisives pour un apprenant. Il en va de même pour attestation, certificat, diplôme et permis. Dans un parcours de francisation, ces distinctions ne sont pas accessoires : elles donnent aux personnes les moyens de comprendre pleinement les situations dans lesquelles elles doivent agir.

L’interprétation
L’interprétation, pour sa part, intervient dans l’immédiat. Elle devient essentielle lorsque la personne ne possède pas encore les ressources linguistiques nécessaires pour comprendre ou exprimer clairement une information importante. Dans un rendez-vous médical, une rencontre scolaire, une démarche administrative, un service social ou un contexte juridique, l’interprète permet à la communication d’avoir lieu. Il ou elle donne accès non seulement aux mots prononcés, mais aussi à la possibilité de poser des questions, de préciser un besoin, de comprendre une décision ou de participer à une discussion qui concerne directement la personne nouvellement arrivée.

On pourrait croire que l’interprétation retarde la francisation en maintenant le recours à une autre langue. C’est oublier que, dans plusieurs situations, l’accès au sens ne peut pas attendre. Une personne doit comprendre un diagnostic, une obligation, une procédure, une consigne scolaire ou un droit avant même de maîtriser pleinement le français. L’interprétation ne s’oppose donc pas à la francisation; elle en crée souvent les conditions. Elle permet une participation immédiate, pendant que l’apprentissage linguistique se poursuit.

Elle joue également un rôle de sécurité communicationnelle. Une mauvaise compréhension peut entraîner des conséquences importantes : consentement mal compris, document signé sans en saisir toute la portée, démarche administrative incomplète, besoin social mal exprimé, attente scolaire mal interprétée. Dans ces situations, l’interprète contribue à une communication juste et équitable. Il ou elle permet à la personne d’être reconnue comme interlocutrice à part entière, même lorsque sa maîtrise du français est encore en développement.

Une cohésion langagière insoupçonnée
Traduction, terminologie et interprétation agissent à différents moments du parcours. La traduction donne accès aux textes. La terminologie organise les connaissances. L’interprétation rend possible l’interaction. Ensemble, elles soutiennent le passage de la compréhension à la participation, puis de la participation à l’autonomie. Elles rappellent que la francisation n’est pas seulement une affaire de conjugaisons, de listes de mots ou de règles grammaticales. Elle est aussi une appropriation progressive des discours, des institutions et des pratiques qui permettent de vivre en français.

Dans un Québec où le français est langue commune, langue de travail, langue des services publics et langue de participation citoyenne, une telle contribution mérite d’être reconnue. Pour les nouveaux Québécois, apprendre le français signifie apprendre à agir en français pour chercher un logement, consulter un professionnel de la santé, inscrire un enfant à l’école, comprendre un contrat, demander un service, intégrer un milieu de travail ou exercer une profession. Chaque fois, les langagiers peuvent faciliter l’accès au sens.

On se rend donc compte que les traducteurs, terminologues et interprètes ne sont pas de simples intermédiaires. Ils participent à la construction d’un espace public accessible, clair et inclusif en français. Leur travail rend la langue commune ouverte à tous. Il aide les nouveaux Québécois à nommer les réalités qui les entourent, à comprendre les systèmes auxquels ils prennent part et à participer pleinement à la société québécoise. Franciser, au fond, ce n’est pas seulement enseigner le français, c’est également donner à chacune et à chacun les moyens de comprendre, de communiquer et d’agir en français.

C’est dans ce contexte que le présent numéro de Circuit s’inscrit. Il reflète la réalité multifactorielle de la francisation au Québec. Bien entendu, il ne peut en aucun cas couvrir tous les aspects de la francisation. De fait, il s’applique à vous offrir une réflexion sur la francisation telle qu’elle est perçue par des langagières et des langagiers.

Ainsi, dans son article, Valentina Canton, enseignante en classe d’accueil au primaire et traductrice, décrit les défis de l’apprentissage du français qu’elle et ses élèves relèvent de jour en jour. Pour Mme Canton, un tel groupe est un « un véritable microcosme linguistique » dans lequel « la traduction devient un outil naturel, souvent spontané, utilisé tant par les élèves que par les enseignants ». De fait, l’autrice nous dévoile les rouages pédagogiques et linguistiques de l’apprentissage du français aux jeunes nouvellement arrivé.es au Québec.

Ensuite, Philippe Caignon, terminologue agréé et traducteur agréé, explique les raisons pour lesquelles la terminologie constitue un outil essentiel à l’apprentissage du français spécialisé pour les nouveaux arrivants. Ainsi, en prenant quelques exemples, il démontre la pertinence des outils terminologiques adaptés à l’apprentissage du français langue seconde et l’importance de les adopter.

Enfin, Isabelle Veilleux, traductrice agréée, relate l’expérience de l’apprentissage du français à l’Accueil aux immigrants de l’est de Montréal (AIEM). Elle nous présente Amélie Moncelet, chargée de projets pour l’AIEM, ainsi que Jean-François Fortier et Marie-Josée Forest, co-fondateurs d’une chorale populaire sans audition ni partition. Ensemble, ils ont mis sur pied un chœur dont l’objectif est de favoriser l’intégration au Québec en choisissant notamment des chansons « particulièrement riches en apprentissages de vocabulaire et d’éléments culturels ».

Toute l’équipe du comité de rédaction espère que le numéro saura vous plaire et vous souhaite une lecture des plus agréables.

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